« Adiou ! » de Marcel CERRET

 

« - Alor, es bien vis ! vos pas veni ? [1]

- Nou, nou, nou te dise. As paca parti. E vite ! » [2]

 

Non, Noëlie ne risquait pas d’accompagner son mari, Desaigue, à la foire où il allait vendre les moutons. Elle attendrait une autre foire. Elle préférait le voir partir dans la nuit, à la lueur de sa lanterne qu’il cacherait là bas, au jour, dans une touffe de genêt. Elle écouterait autant qu’elle le pourrait le claquement de la langue qui se retourne dans la bouche plusieurs fois suivi de « Té, Té ! »

 

Elle suivrait des yeux la lueur de la lanterne tout au long de la combe qu’on abandonne en haut pour rejoindre le col de Pierre Plantée. Les draïaous [3] sonneraient dans la nuit. Sonnerait dans son cœur, plus loin encore que le col, le départ de ses derniers moutons ? Il faut penser à la retraite. Il faut…les ans sont là pour vous obliger à réduire vos activités. Les moutons, c’est trop de travail, trop de soucis. On vendra les agneaux, on fera comme les jeunes.

 

Hier soir, quand Desaigue avait rentré le troupeau, elle l’avait aidé, comme à l’habitude. Les grosses -les brebis- sagement, occupaient toute la bergerie dans un concert de bêlements, de lamentations, de retrouvailles vite dissipées car les agneaux devaient être séparés. Il fallait quelquefois courir dans le migou [4] pour saisir par une patte le récalcitrant qui voulait passer la nuit à côté de sa mère afin de l’ennuyer. En se débattant, il regagnait le parc fait d’une longue galère [5] et de quelques clèdes [6] rangées en angle, dès rentrer à droite. Les moutons, eux, se dirigeaient gravement vers une écurie beaucoup plus réduite, voûtée, chaude. La grotte du cyclope. Derrière le mas. La porte était ouverte, ils entraient avec la certitude et le contentement que connaissent les hommes d’affaires devant un banquet. Dans l’auge de la galère les attendaient les sèches Cruveludes [7] qui craqueraient entre leurs mâchoires jamais fatiguées.

 

Hier soir, après le repas, Desaigue était retourné, comme tous les soirs, donner un dernier coup d’œil au troupeau. C’est à ce moment qu’on se rend compte si une bête est malade, l’esseulée à tête basse qui n’a pas été affamée dans la journée, qui a parfois regardé droit devant elle et a suivi le groupe par mimétisme mais aussi par crainte de se trouver éloignée du troupeau, sans le courage d’avancer.

 

Hier soir n’était pas une soirée comme les autres. Gustou voulait « préparer » ses moutons pour la foire. Noëlie l’accompagnait, prenant pour prétexte de distribuer un peu de regain. En réalité elle voulait encore voir son Bayard, le plus beau, avec des cornes qui vous faisaient mal aux hanches parce qu’il passait toujours trop près de vous. Bayard, le plus grand, le plus noble, le père de plusieurs générations de béligas [8] et de régords [9] jusqu’à la castration de ce printemps. Elle voulait le caresser, tout comme François, Bouchard, Marquis, Duc, Louis… On a beau ne pas être royaliste, on choisit toujours des noms dans l’histoire de nos rois.

A tous, elle donna une friandise. Un peu d’orge qu’elle tenait dans la poche de son tablier, et que chacun voulait pour lui seul.

 

Gustou allait, venait. D’habitude, veille de foire on enlève colliers et sonnailles, on en remplace quelques uns par de plus vieux, sacrifiés. Ce soir, Gustou agissait inversement. C'est-à-dire qu’il plaçait ses plus beaux colliers et ses plus beaux draïous au cou de ses plus beaux moutons qui ne portaient rien jusqu’alors. Des colliers en fanabrègue [10], peints de rouge et de bleu et qui affichaient ses initiales A.D. en clous dorés. Auguste Desaigue. Vous pensez bien qu’un mouton, même de cinq ans ou de six ne peut endurer tout le jour, au pâturage, un collier de neuf centimètres de largeur, un sonnal [11] trop lourd qui fait autant de bruit qu’une cloche d’église. Mais pour la foire, rien n’était trop beau, rien n’était trop riche pour les moutons du mas Barnier que tous les bouchers du Languedoc connaissaient de réputation. Gustou, tout en gardant le troupeau, ces jours-ci, avait réalisé des rosaces sur leur toison, avec leur laine colorée d’embol [12] rouge, bleu, vert. Toujours avec des bouts de ficelle invisibles il avait arrangé à sa manière, qui était la bonne, des plumets. De vrais moutons de concours, fardés comme des filles ou plutôt comme des « perots », ces petits doublens de fête votive qui se gagnaient au jeu de quilles.

De temps à autre, Gustou décrochait la lanterne de la voûte, la plaçait à hauteur de ses yeux et regardait ses bêtes qui s’ébrouaient, afin de s’habituer au port du collier fraîchement claveté [13]. Il pensait que c’était le dernier soir qu’il les voyait, qu’il les avait là autour de lui, bien à lui encore. Bayard au chanfrein noble, le mouton qui avait été bélier, fort comme un bœuf et au regard si doux. Bayard, lou menaïre [14], qui connaissait son nom à une lieue et, qui chaque année, à la descente, à Can Barrat, vous aidait à trier toutes les bêtes en un rien de temps.

 

Six années, il était monté au Pont de Montvert, lou menou [15] du grand troupeau des estivadures [16], le roi de la draille [17], le préféré du rassié [18], Julien, qui lui aussi avait la passion des bêtes et se plaisait à dire : « Un arrêt  coumo co s’en vey pa jamaï. [19]» Bayard, en ruminant s’approcha de son maître et vint frotter son front à la boucle du ceinturon de Gustou. Il s’arrêta de ruminer et attendit que l’homme lui  frottât le duvet d’entre les cornes. Il aurait attendu cent ans, comme un béligas attardé. Et Gustou se sentait coupable d’un acte vil et malhonnête. Il savait bien que demain, l’exaltation de l’arrivée sur le foirail, le souci du parc, les compliments des voisins, les regards d’envie des hommes des vallées, plus cultivateurs que pasteurs, lui feraient oublier son inquiétude et sa culpabilité du moment. Il connaîtrait l’orgueil lentement accumulé par le choix d’une race, les soins aux mères pleines, aux agneaux, la recherche d’une bonne nourriture sèche de printemps pluvieux, pour tout le troupeau. Il entendrait : « Aquel Gustou ! Saves que ! Aïma las bestias [20] ».

 

Aimer les bêtes ! C’était il y a quarante ans encore, avoir le culte du mouton, dans toute la Lironenque. Sans souci de rentabilité, sans compter les heures de « gardage », les heures passées le soir à la bergerie pendant l’agnelage, à distribuer abondamment des fourrages, à répandre de la fougère en litière, à soigner des pieds malades au sulfate de fer, à réparer une fracture avec bandelettes et poix. Aimer les bêtes ! Cela faisait partie de la dignité d’un homme parce qu’un beau troupeau était symbole vivant de travail, de patience, de savoir faire et d’intelligence.

 

Mais ce soir ! A la lueur de la lampe il vit aussi Bouchard s’approcher, le bessou [21] de Miergaillara, une bonne brebis celle-là, donnant deux bessous chaque année, comme sa mère, avec des taches sur le museau. Et François, et Duc, et Louis…

Tous de six ans. Des dos larges comme des barriques, une toison fine et souple. Pas besoin de mettre la main sur la croupe ou au manet [22], par manière, ce n’était pas une injure qu’il lui faisait. D’ailleurs, c’est bien Gustave qui achèterait ce superbe lot, le plus beau de toute la foire. Il tournait et retournait mais c’était toujours lui qui écartait les autres acheteurs parce qu’il payait le prix du beau et du rare. A moins de trois cents francs, personne ne les emmènerait. Ou alors les ramènerait. Mais non, ce n’était plus possible. Des moutons de six ans ! Il y a un an, il avait refusé de les vendre : »Es aco, on s’estaco a las bestias ».

 

Gustou sentait monter en son âme une immense déception. Après avoir tant travaillé, tan aimé ! Pourquoi ? Pour se séparer des plus fidèles de sa troupe. Chaque fois il en était ainsi.

 

Demain l’orgueil chasserait cette frustration oppressante. Mais ce soir !

 

Noëlie le rappelait à la réalité : « Digo, Gustou, es l’ouro d’ana au iecht ! [23]».

 

Sa voix de vieille femme n’avait pas été aussi douce depuis bien longtemps. Elle comprenait la douleur de Gustou parce qu’elle la ressentait. Celle des vieux troupeliers qui voient partir leurs bêtes et qui se savent condamnés par l’âge à « plier » dans les années qui viennent.

 

Se retournant vers le mouton géant aux cornes déroulées, Noëlie murmura : « Adiou Bayard ».

 

 

 

Marcel CERRET

 

 


[1] - Alors, c’est bien vu, tu ne veux pas venir ?

[2] - Non, non, non, je te dis. Tu n’as qu’à partir. Et vite !

[3] Sonnaille

[4] Fumier de mouton

[5] Crèche

[6] Claie de séparation

[7] Châtaignes

[8] Jeune mouton

[9] Agneau fort

[10] Alisier

[11] Sonnaille

[12] Colorant

[13] De clavette, petite clé

[14] Conducteur, mayor

[15] Diminutif de menaïre

[16] Transhumance

[17] Chemin des transhumances

[18] Maître berger

[19] Un bélier comme celui-ci, on n’en voit jamais.

[20] Tu sais, Gustou aime les bêtes

[21] Jumeau

[22] Partie du râble, près de la queue que tâte le boucher.

[23] - Dis, Gustou, c’est l’heure d’aller au lit !