Analyse du Roman « Becagrun » de Raoul STEPHAN par Jocyle BONNET

 

Mon propos est de vous présenter en ethnologue que je suis, le roman Bécagrun, paru en 1935, de Raoul Stephan, romancier et historien connu qui a donné son nom à une rue de Nîmes.

Il est considéré d’ordinaire avec raison comme un très bon témoignage de la vie des vignerons de la fin du XIXème siècle et plus particulièrement au moment de la crise vinicole de 1907, à laquelle il consacre plusieurs pages ; crise par ailleurs, ô combien étudiée, donc connue, elle ne retiendra pas mon attention car mon analyse se situe en amont de la crise viticole et  l’intérêt du roman est peut-être, et surtout, ailleurs.

 

Nous sommes au temps où triomphe en littérature le roman réaliste qu’illustre Zola ; Bécagrun, lui, est un roman réaliste basé sur des observations régionales en Vaunage, voire des enquêtes.

En fait l’œuvre est aussi un roman littéraire avec son style, avec ses analyses qui explorent l’intériorité de César Belline dit Becagrun, berger devenu vigneron, avec ses propres observations et interprétations qui révèlent la façon de vivre d’une région, avec une volonté d’explorer les mentalités rurales de l’époque.

Roman, cet ouvrage est beaucoup plus qu’un roman qui se veut  réaliste ; il est une vision symbolique de l’univers agro-pastoral dont les hommes de Vaunage ont hérité . Raoul Stephan se fait chantre d’une pensée mythique expliquant le monde à partir de la terre, et de la capacité de l’homme à pouvoir «emparadiser  l’âme». Je vous propose de jeter un regard d’abord sur le roman vaunageol ethnographique et  réaliste, puis sur l’originale vision mythique et symbolique  d’un monde entre plaine et garrigues, découverte par l’entremise d’un personnage –clé d’interprétation : Becagrun/Belline.

 

1 Le roman réaliste ethnograhique

 

  • Le plan de l’ouvrage  en 5 parties, suit  le cycle de vie d’un homme, d’un homme de peu dont le sobriquet vernaculaire : Bécagrun, rappelle qu’il ressemble à un étourneau vivant de grappillage. 

On sait qu’il est enfant trouvé dans un fossé, que son identité est gravée sur des médailles pieuses : il est italien et appelé César Bellini. Une brave vieille catholique Ygoumette acceptera de l’élever.

Berger dans sa jeunesse,  tout le monde l’appelle Becagrun. Il  deviendra  vigneron pour entrer dans la famille de sa future épouse ; reprenant alors son nom  César Belline, pour être gendre, père et grand père accompagnant le vignoble dont il est devenu l’héritier.

Nous découvrons  dans les trois dernières parties de l’ouvrage, le métier de vigneron, les maladies et les souffrances de  la vigne, la mévente du vin jusqu’à ce que César Belline, grand père, meure  tombant à terre,  le nez  dans cette terre qu’il a tant aimée.

L’auteur  dit dans la préface qu’il « est parti du réel » pour décrire César Belline qui a vécu, il l’a « bien connu ». La vie du personnage se déroule entre 1860 et 1927.

L’auteur raconte en ethnographe, en 1935, ce que son propre père lui avait raconté, il lui emprunte un épisode, le titre du livre ; il raconte la vie des champs, la vie des paysans  de la génération précédente.

 

  • Parmi les thèmes ethnographiques,

L’un des plus vivant est le portrait du vieux berger Vignon, avec sa biasse, sa gourde de piquette à 7°, sa blague à tabac, sa pipe de bruyère, son fifre. Il  vit comme un roi dans les garrigues, dans l’ignorance des jours, mais connaissant les heures et les saisons à l’observation du soleil, parlant à ses bédigas , ses brebis et à son chien Briard.

Becagrun à 14 ans  succède à Vignon, qui lui a tout appris, comme berger de Monsieur Roques Propriétaire chez qui il couche avec ses brebis dans un galetas. Il passe ses journées dans les garrigues qui sentent le fenouil et le thym, menant ses bedigas au soleil levant le matin pour éviter les herbes mouillées qui leur seraient fatales. Il connaît les bons lieux pour que les moutons broutent, il connaît aussi les plantes dangereuses.Tandis que son chien veille sur les brebis, étendu sous un alizier il joue du fifre,  fabrique des cages en liège ou en osier, sculpte du buis pour créer des aiguilles à crochet ou des manches de porte plume ornés d’animaux extraordinaires.

Vignon et Bécagrun, les bergers, représentent cette culture pastorale ancienne, la culture pastorale méditerranéenne qui a laissé de belles traces en Vaunage, et une devise identitaire que chaque village s’approprie  «  Si la Vaunage était un mouton, ( Bécagrun précise), Saint Côme serait le rognon et puis vous pouvez passer tout en revue, saint Dionie en serait le meilleur »

 

Autre thème ethnographique, la transhumance dans les années 1880, qui  dés les premiers jours de juin voient les bêtes qui drelinent partir  à l’aube accompagnées du berger et de son chien par  Clarensac, St Côme, Vic-le -Fesc, Quissac, traversant les villages sous les cris de « li fedo », cantonnant le soir dans une remise ou dans  un coin de garrigue, pour repartir vers  Sauve, St Hippolyte du Fort, Ganges,  Pont d’Hérault, où commence la draille : plus de poussière,ça monte, il y a des herbes à brouter, l’air est léger, avec des odeurs de châtaigniers et de genêt. «  puis l ‘Espérou , verdure cloutée de fleurs ». Là le paysan loueur de pâturages offre le canon de vin pour le rite d’hospitalité, le parc pour mettre les bêtes la nuit et la cabanette, le coffre portatif dans lequel le berger dormira durant quatre mois d’estive.

 

Autre exemple et exemple différent, la description du mas et d’Igoumette, la mère adoptive, qui est représentatif d’un style de vie différent de celui du berger mais révélateur d’un genre de vie domestique autarcique. La vieille femme  y vit d’une maigre pension et de son jardin de légumes. Elle grappille après les vendanges et fabrique son vin en touillant au pied le raisin comme le faisaient les petits paysans de l’époque avant la création des caves coopératives. Dans les deux pièces de sa masure, deux lits, une table, une horloge, une armoire, une crédence, un pétrin, 6 chaises, et ce qu’il faut pour cuisiner. Lorsque Becagrun se mariera avec Marcelline, fille d’un propriétaire vigneron, le jeune berger «  entré gendre » dans la famille de sa femme, - moyen d’ascension sociale pour les hommes -, habitera  un temps dans la maison d’Igoumette ; ensuite il devra se résoudre à abandonner son métier de berger et regagnera la maison  de son beau père.

 

De nombreuses descriptions  pourraient prendre place ici, qui décrivent le métier de vigneron, le travail saisonnier à la vigne, les maladies, la mévente du vin. Je retiendrai un seul exemple mais un exemple très ethno historique, celui qui décrit le touillage du raisin au pied comme le pratiquaient encore les petits viticulteurs,  avant la création des caves coopératives, Stephan écrit :

 

«  Ensuite il fallait fouler la vendange. Ah ! C’était une belle danse qu’ils menaient alors les petits viticulteurs d’avant les caves coopératives ! Chacun  y allait de la sienne. Et vas-y donc ! Danses que tu danseras ! Et ça craquait, et ça giclait, et ça saignait dans une odeur étourdissante de moût qui vous excitait à danser plus fort. Un travail fatigant et qui pourtant ressemblait à un jeu, une oeuvre qui tenait de la danse rituelle et du combat, de la religion et de la guerre, de l’amour et de la mort. César en sortait ivre et tourbillonnant, sanglant de la tête aux pieds, les yeux rouges, fourbu, mais triomphant. » (p150)

 

Cette danse des viticulteurs, sorte de danse de l’ours pratiquée au sabot, est une sorte de rite dionysiaque, une transe mortelle car le dégagement de gaz carbonique pouvait asphyxier le danseur viticulteur en quelques instants dans les caves obscures ; J’ai vu, dans les années 1994, cette  sorte de danse antique  pratiquée en Grèce, par un petit viticulteur qui disait faire « un vin innocent » car il  ne connaissait pas les lois de fermentation de la vinification.

Belline est très proche de la fabrication de ce vin innocent qu’il surveille à l’œil et au flair de façon empirique  comme s’il s’agissait, il le dit, « d’un enfant de naissance ».

Des enfantements végétaux, il y en a d’autres dans l’ouvrage, au cep, au jardin, à la magnanerie, car une pensée symbolique est à l’œuvre, qui donne sens à la vie et explique le monde ; Ce monde,  à pour cadre de vie le Gard natal   de l’auteur ce pays de la vigne, de la garrigue et de la plaine », quil’inspire. Raoul Stephan connaît plus particulièrement  cette terre qu’il  choisit «  le creux de la Vaunage …les hommes catholiques ou protestants rouges ou blancs communient en Dionysos. »

C’est une pensée mythique expliquant le monde à partir de la terre vaunageole que propose Stephan ; D’ailleurs comme dans les ouvrages à plusieurs niveau de lecture c’est au milieu du livre à la page 141 (de son ouvrage de 284 p.) qu’il livre  le tréfonds de sa pensée, et à la page 33 qu’il exprime son sens de l’élévation spirituelle.

 

2  Une vision symbolique qui donne sens à la vie et explique le monde

 

L’auteur précise  dans sa préface  que «  La France est sans doute le plus vieux pays de paysans et que le peuple de paysan chérit avant toutes choses la Paix », nous sommes en 1935et le souvenir de La Première Guerre Mondiale, n’a pas disparu.

Raoul Stephan sait que la Vaunage,  est à la fois la petite Canaan où «  l’âme s’emparadise », et la terre où les hommes communient en  Dionysos. Il va traduire cela   de façon implicite  par des phrases à clé qui relèvent des mythes et une pensée symbolique. Il est temps de donner des exemples

 

2.1  Becagrun Belline est  un symbole,  l’homme mythique  qui répond à son destin humain: «  tu es terre et tu retourneras à la terre » 

Sorti d’un fossé et  mourant le nez dans la terre , les images sont fortes,  il a accompli son chemin car la terre est cette force sauvage, « Cette dévoratrice » que Stéphan décrit avec violence, pourquoi ?, parce qu’elle suce  tous les éléments de la création.

 

2.2  En fait «  tous croient  sucer la terre, or c’est elle qui les suce »,

tout est dans cette phrase, clé d’interprétation du principe caché  de  conception du monde ; Elle  montre la pensée profonde de Stephan, Belline est hélas devenu vigneron. Qu’écrit-il à la page 141 ?

«  La terre tire à elle les racines des arbres pour les attacher plus solidement, ne plus les lâcher jusqu’à leur mort. Elle tire  les bêtes, qui tout le jour tètent à ses mamelles inépuisables.  Elle tire les hommes qui s’enfoncent dans son ventre, qui se collent à ses gros plis, tous les culs-terreux du monde. Tous croient la féconder de leurs sueurs, la sucer, pomper sa chair et son sang, et c’est elle qui les imprègne de ses relents, qui les suce, qui les pompe, qui les façonne et les rend semblables à elle, accapareurs, tenaces, cupides, pieds terreux, cœurs terreux, jusqu’au jour où elle les prendra tout entiers, où elle mêlera leur chair à sa chair et leurs os à ses pierres. »

 

2.3 En fait tous  les hommes vont  développer une vision anthropomorphique du monde.

Le destin mythique des hommes est qu’ils enfantent  et donnent forme humaine à tout ce qu’ils produisent avec amour, en brouillant tous les règnes ; ainsi  le vigneron imagine que la vigne est telle une femme, et César Belline et son beau père communient dans cet amour  César dit (p145) :

«  Comme c’est beau une grappe qui mûrit sous de belles  feuilles sans tache, large comme des mains à la paume duvetée. La vigne semble protéger ses grappes avec toutes ses mains vertes, et fière de ses fruits, elle frisotte comme une femme coquette ! Oui, femme, et délicate comme une femme… Becagrun devient amoureux de ses vignes »

 

2. 4 « S’emparadiser l’âme » pour échapper à « la terre dévoratrice »

Telle est l’expression symbolique de Raoul Stephan à la page 33, pour transmettre son message.

L’auteur fait dire à cette âme d’enfant, au  berger, comment par la voie du rêve il devient un ange s’élevant vers le paradis :

« Il rêve parfois qu’il vole : l’air est malléable, il le brasse s’élève, descend. Ah ! Le beau jeu ! Il touche la cime d’un alizier, d’un coup de jambe s’écarte, s’élève plus haut, glisse dans le soleil(…) brusquement il s’éveille, sa tête tourne, ses tempes bourdonnent. Pourquoi ce n’était qu’un rêve ?... monter comme les anges. Le Paradis, le Paradis ! (p33)

 

Le  berger s’adonne au rêve,  sans penser, il crache de la fumée de sa pipe ou des sons de sa flûte comme pour s’en aller de terre et courir les nuages : «  Ah le bel outil que la bouche ! Manger boire, aspirer la vapeur du tabac, souffler dans le fifre, jeux merveilleux pour arriber ( arriba : montée) le corps et emparadiser l’âme. La bouche, c’est la porte, c’est le seuil, c’est le trait d’union avec le monde, avec les mondes »

Becagrun, le berger  ne salit pas sa bouche, il se tient à l’écart des mauvaises paroles des mauvaises pensées. Raoul Stéphan écrit : Les gens comme Bécagrun ne croient pas à la mort : quand il le veut, le père Vignon est prés de lui, avec son rire, sa pipe et son flageolet, ou bien Igounette, avec ses histoires et ses chansons. Il leur parle, il écoute leurs réponses, il rit avec eux…Il ne va jamais au cimetière : il ne les sent pas là ses morts, ils les sent dans les lieux vivants, sur la colline ou dans la masure de son enfance (p25).

S’emparadiser l’âme, c’est ne plus craindre la mort,  Raoul Stephan  a transmis sa vision explicative qui donne sens au monde vaunageol, et au delà des années à tous les hommes qui viennent sucer la terre de Vaunage.

 

 

Pour conclure ce roman, en 2 étapes bien que parfois mêlées dans la vie du personnage clé, révèle 2 visions opposées du monde : la montée de l’âme vers le paradis permise au berger, l’esclavage de l’homme voué à la terre qui le suce

Bécagrun, berger vaunageol, est hélas devenu vigneron, telle est la vision de Raoul Stephan.  Ici ce n’est pas tant le milieu naturel qui importe que l’idée que les hommes s’en font ; ainsi la perception du milieu naturel  vaunageol selon Stephan structure la compréhension du monde en fournissant  une explication mythique d’organisation du monde que l’on peut résumer brièvement : l’antidote à la terre dévoreuse est le rêve qui emparadise et libère de la mort.

Vous qui visez à posséder la terre, vous serez possédés par elle à en mourir.

 

Merci à Raoul Stephan !